«Nous parlons une langue inventée en 1887»

Normand Fleury est Québécois et son épouse, Zdravka, Croate, mais ils se parlent en... espéranto. Créée il y a 110 ans, cette langue dont l'apprentissage est simple et rapide avait été inventée pour remplacer l'anglais à l'échelle internationale*.

Quand Normand Fleury, son épouse, Zdravka Metz, et leurs deux enfants, Mira et Damir, discutent dans un autobus, les gens pensent qu'ils parlent espagnol, portugais ou encore italien. Ils sont toujours surpris d'apprendre que la jeune famille parle espéranto.

L'espéranto est une langue créée de toutes pièces en 1887 par le Dr L. L. Zamenhof, né en 1859 et mort en 1917. Celui-ci voulait inventer une langue facile à apprendre - l'espéranto ne comporte que quelques règles et aucune exception ni verbe irrégulier - qui ne pourrait être revendiquée par aucun peuple, de façon à ce que tous se trouvent sur un pied d'égalité. Cette langue, qui fête cette année son 110e anniversaire, est aujourd'hui parlée par des millions de personnes dans le monde.

Quand Normand et Zdravka se sont rencontrés, lui n'était pas fort en croate et elle, pas très bonne en français (c'était avant qu'elle vienne habiter à Montréal), mais ils parlaient tous deux l'espéranto. Ils en ont fait la langue du couple. Et leurs enfants? Ils ont appris le croate avec leur mère, l'espéranto avec leur père... et le français dans les rues de Rosemont! 

Monsieur Fleury, en quoi trouviez-vous utile que vos enfants apprennent plusieurs langues, dont 1'esperanto?

C'est que nous formons une famille internationale! Et quand on commence tôt l'apprentissage des langues, ça nous ouvre des portes plus tard dans la vie. En plus, l'espéranto élargit l'horizon de nos enfants. On voyage beaucoup en Europe et on rencontre d'autres familles qui parlent cette langue. II y a aussi des gens qui viennent nous visiter, dont un hindou qui vient d'arriver à Montréal. Comme il parle espéranto, les enfants peuvent prendre part à la conversation; ils ne se sentent pas exclus. Ils sont en quelque sorte des enfants «internationaux». Ça leur permet d'apprendre beaucoup de choses. On fait partie d'un réseau de familles d'accueil qui parlent espéranto. Ces 10 dernières années, on a reçu des gens de plusieurs pays. Chaque fois qu'un visiteur d'un nouveau pays arrive à la maison, on sort l'atlas pour montrer aux enfants d'où il vient.

 Vous parlez réellement espéranto dans votre famille?

Mon épouse et moi le parlons toujours entre nous. Si on parlait français, Zdravka serait désavantagée, car je suis meilleur qu'elle en français. En fait, un couple a besoin de parler une langue commune, et l'apprentissage d'une autre langue avec toutes ses exceptions et ses verbes irréguliers aurait représenté tout un défi pour nous. Comme l'espéranto est facile à apprendre, on se trouvait sur un pied d'égalité. Parmi les sept langues qu'on parle tous les deux, c'était la seule qu'on maîtrisait d'égale façon. Moi, j'ai appris l'espéranto à 23 ans pendant un stage en France. Comme Zdravka vient de Croatie, elle l'a appris au secondaire, car, dans les pays de l'Est, cette langue fait partie du programme de certaines écoles. Il y a par ailleurs plus de 125 universités dans le monde qui offrent des cours d'espéranto. 

Vous avez appris l'espéranto à vos enfants dès leur tout jeune âge. Maintenant qu'ils ont 11 et 13 ans, sont-ils moins enclins à utiliser cette langue?

Oui, comme ils le sont aussi pour le croate. À l'adolescence, les jeunes s'identifient à un groupe d'amis, et nos enfants ont des copains francophones, puisque nous habitons dans le quartier Rosemont. Par exemple, si on est dans l'autobus et qu'on parle espéranto, ils nous disent: «Pas si fort!» Par contre, à l'occasion de rencontres familiales où nos enfants sont en présence d'autres jeunes qui parlent espéranto, il n'y a aucun problème.

Quels avantages trouvez-vous à parler espéranto en famille?

Ça nous permet de voyager de façon différente. Vous savez, aller en Europe et visiter des cathédrales avec de jeunes enfants... ça finit par devenir ennuyant. Par contre, lorsqu'on est hébergés dans une famille où il y a d'autres enfants, le contact s'établit plus facilement. Nos voyages ne sont plus strictement touristiques, ils prennent une dimension humaine. Nous vivons aussi des rencontres familiales une fois par année. Pendant une semaine de vacances, des Espagnols, des Norvégiens, des Français, des Allemands et d'autres se retrouvent et parlent espéranto.

Croyez-vous que vos enfants ont de meilleurs résultats scolaires en langues grâce à l'espéranto?

En français, leurs résultats sont très, très bons. En anglais, ils sont dans la moyenne: en voyage, on n'a pas l'habitude de se trouver dans un milieu anglophone. Mais Damir, qui vient d'entrer au secondaire, apprend le latin et obtient des résultats au-dessus de la moyenne, parce que plusieurs mots d'espéranto sont d'origine latine.

Y a-t-il d'autres familles québécoises qui, comme la vôtre, parlent espéranto à la maison?

On en connaît quelques-unes à Montréal, à Ottawa et à Rouyn-Noranda. Nous les croisons parfois lors des rencontres de la Société québécoise d'espéranto.

Combien cette Société compte-t-elle de membres?

Au cours de ses 15 ans d'existence, la Société québécoise d'espéranto a réuni plus de 500 membres. Mais comme beaucoup vont et viennent, elle compte en moyenne 150 membres par année. Par contre, il y a plus d'espérantistes que ça au Québec. Plusieurs adoptent cette langue sans adhérer à une association. Rien n'empêche quelqu'un d'aller à la librairie et d'acheter la méthode Assimil pour apprendre l'espéranto. Comme c'est une langue facile, on peut rapidement atteindre un bon niveau de conversation.

 

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QU'EN PENSE MIRA, 11 ANS?

Mira, parles-tu encore souvent 1'esperanto? 

Surtout avec mon père. Avec ma mère, je parle croate... le midi, quand mon père n'est pas là (rires). Mon frère et moi, on parle français ensemble.

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Quelle est la langue que tu parles le mieux?

Le français. C'est la langue que je parle tous les jours à l'école. Mais entre le croate et l'espéranto, il est clair que l'espéranto est plus facile. Comme je rencontre, une fois par mois, des jeunes de mon âge avec lesquels je parle espéranto, j'arrive facilement à le conserver.

Comment réagissent tes amis lorsqu'ils t'entendent parler espéranto avec tes parents?

Ils me demandent quelle langue on parle; ça les intrigue. Souvent, ils me demandent de leur dire quelques mots espéranto. J'ai même une amie qui trouve ça facile: elle sait compter jusqu'à 20 et peut me donner son numéro de téléphone.

Trouves-tu d'autres utilités à l'espéranto?  

Oui. J'ai une correspondante, une espérantiste hongroise qui s'appelle Anita. On s'écrit de temps en temps. Il y a aussi une page sur Internet avec des jeux pour les jeunes.

 

 

 

 

*Note de la SQE: L'anglais n'était cependant pas encore une langue à usage internationale, à l'époque de Zamenhof. L'espéranto n'entrait donc pas encore en concurrence avec cette langue en particulier.

MAGAZINE DERNIÈRE HEURE, 12 AVRIL 1997, pages 42 et 43.

Par Éric Bernatchez. Photos: Laurence Labat.