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L'espéranto: Jawohl!

Un billet sans date de retour dans les poches, je suis débarqué à Francfort, le 21 mai 1997, sans savoir où j'irais, ni pour combien de temps. Mais je me sentais quand même en sécurité, puisque j'avais le carnet du Pasporta Servo dans mes bagages.

Jessy LaPointe

Après avoir passé tant d'années à apprendre l'allemand dans les livres, j'ai décidé d'aller vivre en Allemagne, d'aller prendre le pouls du pays. Je n'y connaissais personne et j'étais sans argent, comme n'importe quel étudiant. Heureusement, j'étais tombé, quelque temps auparavant, sur une méthode d'apprentissage de l'espéranto. D'abord sceptique, je me suis surpris à dévorer la méthode jour après jour, puis à contacter le mouvement espérantiste.

J'étais donc là, au beau milieu de la faune urbaine de Francfort, mais je n'étais pas nerveux: l'espéranto m'ouvrait les portes du pays. Je savais que dans toutes les régions de l'Allemagne, je pourrais trouver des gens qui, comme moi, partageaient une langue internationale commune.

J'ai d'abord exploré Francfort, grâce à un premier espérantophone qui m'a hébergé. Soulagé de mes bagages, j'ai apprécié pouvoir me promener dans cette grande ville, entouré de gens qui m'apprenaient l'allemand simplement en me croisant dans la rue.

Puis j'ai quitté la ville pour la province. Je me suis retrouvé à Michelstadt, où un certain Andreas Emmerich ouvrait sa porte à d'autres espérantistes. Herr Emmerich était directeur d'une école de rattrapage scolaire. Je l'ai rejoint à cet établissement. Chemin faisant, je suis tombé en amour avec Michelstadt: Grande Ville, en ancien allemand. C'était une ville du Moyen Age, dont le centre était encore intact... même les pavés!

Herr Emmerich et son amie de coeur, Sandra Hollmann, hébergeaient déjà un Polonais de passage, mais ils m'ont tout de même accueilli avec plaisir. Pendant les premières journées de mon séjour, j'ai constaté que l'espéranto peut aussi être vécu au quotidien, comme n'importe quelle langue nationale. Dans le cas qui nous intéressait, il était indispensable: deux Allemands, un Polonais et un Québécois sous le même toit! J'ai compris la richesse de l'espéranto: quel plaisir de pouvoir demander directement à un Polonais comment il perçoit l'Union européenne! En anglais, nous aurions sans doute perdu notre temps.

Mais après le départ de Daniel, le Polonais, je me suis mis à parler allemand avec Andreas et Sandra. (L'espéranto servant à dépanner quand le besoin s'en faisait sentir.)

Puis Andreas m'a demandé de remplacer un professeur de français malade. Vu le succès que j'ai obtenu auprès des élèves, il a été décidé que je resterais jusqu'à la fin des cours pour donner des classes de français

C'est ainsi que je suis resté en Allemagne pendant deux mois, sans le sou mais doté d'une langue qui m'ouvrait la porte de la fraternité mondiale (d'accord, c'est cucu, mais c'est aussi sincère). Cela semble exagéré, mais je me souviens encore trop bien des discussions sociales et politiques que nous avons tenues en espéranto, je me souviens encore trop bien du contact direct avec des gens qui, à l'autre bout du monde, parlaient cette même langue qu'un jeune Juif polonais a un jour inventée dans l'espoir qu'un jour, tous les peuples se comprennent.

Je me souviendrai toujours des mots fétiches de mes amis allemands: Andreas qui disait toujours Terura afero! quand il était excédé et Sandra qui m'appelait son ŝercemulo quand elle riait de mes plaisanteries.

Après, j'ai dû prendre mon vol de retour à partir de Paris. Laissez-mois vous dire que je riais volontiers de tous les voyageurs que je voyais passer dans les hôtels: incapables de prononcer l'anglais correctement, des Scandinaves, des Coréens et des Chiliens devaient s'évertuer à s'expliquer avec des employés unilingues francophones qui leur demandaient bien candidement Ouate douïouwaaante? avec leur anglais à coucher dehors. J'étais aussi désolé pour eux: en espéranto, tout serait tellement plus simple...
Mi volas danki Tamaran kaj Sebon: vi donis al mi la kuraĝon kiun permesis al mi malkovri la aventuron. Dankon!

Paru dans La Riverego No 49, 12e année.