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Histoire de l'espéranto

Texte tiré (et adapté au Web) des second et sixième chapitres du livre L'espéranto de Pierre Janton publié en 1973 par les Presses universitaires de France.

L'espéranto est une œuvre de jeunesse. Lazare Louis Zamenhof a 19 ans lorsqu'il élabore son premier projet de langue universelle, et 28 ans lorsqu'il publie sa première brochure de «langue internationale» sous le pseudonyme de Doktoro Esperanto (Le docteur qui espère). Dès sa plus tendre enfance, il se familiarise avec plusieurs langues, mais en des circonstances telles qu'il ressent les différences linguistiques comme une expérience traumatisante.

Avant d'occuper son intelligence, le problème des langues a meurtri la sensibilité du jeune Zamenhof. La ville de Bialystok où il naît le 15 décembre 1859 (aujourd'hui en Pologne) est située sur une terre disputée par plusieurs pays et opprimée, à un confluent d'ethnies et d'influences, la province balte de Lituanie, partie intégrante de l'empire russe.

Dans une lettre écrite en 1895, Zamenhof explique: «Ce lieu de ma naissance et de mes jeunes années imprima leur première direction à toutes mes idées futures. À Bialystok, la population se compose de quatre éléments différents: Russes, Polonais, Allemands et Juifs. Chacun d'eux parle une langue à part et entretient des rapports hostiles avec les autres. Dans une ville de ce genre plus qu'ailleurs, une nature sensible souffre sous le poids du malheur causé par la diversité des langues et se persuade à chaque instant que cette diversité est, sinon la seule, du moins la principale source de conflits au sein de la famille humaine ainsi divisée en clans ennemis. On m'éleva en idéaliste: on m'enseigna que tous les hommes sont frères. Cependant, dans la rue, dans les maisons, à chaque pas, tout me donnait le sentiment que l'humanité n'existe pas: il n'existait que des Russes, des Polonais, des Allemands, des Juifs, etc. Cette pensée tortura mon esprit d'enfant. Beaucoup souriront peut-être de rencontrer ce douloureux sentiment du monde dans une âme d'enfant. Comme il me semblait alors que les adultes possèdent une force toute-puissante, je me répétais sans cesse que, lorsque je serais grand, rien ne m'empêcherait d'éliminer ce mal.»

Chez lui il utilise le russe; dans la rue, le polonais. À l'école, il excelle en allemand et en français, en latin et en grec. Sous la surveillance de son père, hébraïste compétent, il absorbe l'hébreu, et quelques indices laissent croire que le lituanien ne lui était pas inconnu. Malgré ses dons et ses connaissances linguistiques, ce n'est pourtant pas par fantaisie de linguiste qu'il se préoccupe des langues: «Si je n'étais pas un Juif du ghetto, l'idée d'unir l'humanité ou bien ne m'aurait pas effleuré l'esprit, ou bien ne m'aurait pas obsédé si obstinément pendant toute ma vie. Personne ne peut ressentir autant qu'un Juif du ghetto le malheur de la division humaine. Personne ne peut ressentir la nécessité d'une langue humainement neutre et anationale aussi fortement qu'un Juif, qui est obligé de prier Dieu dans une langue morte depuis longtemps, qui reçoit son éducation et son instruction dans la langue d'un peuple qui le rejette, et qui a des compagnons de souffrance sur toute la terre, avec lesquels il ne peut se comprendre... Ma judaïcité a été la cause principale pour laquelle, dès la plus tendre enfance, je me suis voué à une idée et a un rêve essentiel - un rêve d'unir l'humanité.»

Avant de quitter l'école en 1879, il a achevé son premier essai de langue universelle, qu'il abandonne entre les mains de son père quand il va étudier la médecine à Moscou puis à Varsovie. Son père, censeur de la presse juive, est bien placé pour savoir à quels dangers exposerait la découverte, chez un étudiant juif sans relations, de papiers rédigés en une langue secrète, et il détruit ce premier projet.

À Varsovie, où Lazare termine sa médecine, la haine des Juifs entretenue dans la masse par le gouvernement du tsar le jette du côte de son peuple souffrant mais divisé et, de 1882 à 1887, il milite dans une organisation sioniste qui s'assigne pour but le retour à la Terre promise.

Ce qui caractérisera toujours Zamenhof parmi tous les auteurs d'interlangues, c'est l'expérience directe de la souffrance engendrée par les heurts entre groupes sociaux. Ce n'est pas un linguiste de cabinet. Il ressent au plus tendre de sa sensibilité cette division de l'humanité que la pluralité des langues exacerbe. La création d'une langue internationale est donc pour lui le premier pas d'une démarche de réconciliation qui en comprend bien d'autres: démarche désintéressée et altruiste, foncièrement idéaliste, au profit non d'une vanité personnelle ni d'un chauvinisme national comme certaines langues minimales, mais au profit de tous ceux qui souffrent effectivement de ne pas comprendre et de rester incompris.

En 1886, il se spécialise dans l'ophtalmologie et l'année suivante, il commence à exercer sa profession à Varsovie. 1887 est aussi l'année de son mariage et de la publication de la première brochure de «langue internationale» d'abord en russe, puis en polonais, en allemand, en français et en anglais.

Dans sa préface, Zamenhof commence par remarquer combien de temps, d'argent et de peine compte l'étude d'une langue, et quel enrichissement apporterait une langue commune dans laquelle s'exprimerait le meilleur des différentes nations. L'étude de deux langues seulement, langue maternelle et langue internationale, permettrait à la fois de consacrer plus de temps à connaître la première et d'aborder toutes les autres cultures sur un pied d'égalité. Tandis qu'une langue internationale faciliterait les rapports entre savants et hommes d'affaires, elle ferait aussi disparaître l'impression d'étrangeté qui sépare les individus de langues différentes. Or, jusqu'ici, les essais de langues construites n'ont pas su convaincre le public. Pourquoi, en effet, celui-ci sacrifierait-il son temps à apprendre une langue parlée par le seul inventeur?

En conséquence, Zamenhof se fixe trois objectifs: rendre sa langue facile au point que chacun puisse l'apprendre en jouant; la rendre immédiatement utilisable grâce à la logique et à la simplicité de sa structure; trouver un moyen d'inciter le public à la pratiquer en masse. Ce moyen de garantir au lecteur la récompense de son effort, il croit l'avoir trouvé en insérant dans sa brochure quatre feuillets contenant chacun quatre papillons ainsi rédigés: au recto, «Promesse: Je (soussigné) promets d'apprendre la langue internationale proposée par le Dr Esperanto, s'il s'avère que dix millions de personnes ont donné publiquement la même promesse». Au verso, «Nom - Adresse». En fait, mille papillons lui furent retournés et il publia en 1888 ces mille premières adresses sous forme d'annuaire, inaugurant ainsi une tradition qui reste jusqu'à ce jour l'un des principes les plus efficaces de l'organisation espérantiste.

La «langue internationale» se répand malgré l'hostilité de la censure, bientôt plus populaire sous le pseudonyme de l'inventeur, puisque le premier journal en espéranto, qui paraît à Nuremberg le 1er septembre 1889 s'appelle La Esperantisto. En 1888, Zamenhof donne un Deuxième livre de la langue internationale, précédé d'une préface optimiste: «Les nombreuses promesses que j'ai reçues, pour la plupart signées sans condition, les lettres d'encouragement ou de conseil, tout cela me montre que ma profonde croyance en l'humanité ne m'a pas trompé.»

En 1889, paraît le Supplément au deuxième livre. C'est, dit-il, le dernier mot qu'il prononce en qualité d'auteur. Désormais, le développement de la langue dépend de «chacun des amis de l'idée sacrée». Depuis douze ans, lui-même a sacrifié beaucoup de temps et d'argent à la «cause aimée». Si chacun de ses partisans lui en offrait le centième, le but serait vite atteint. Le vocabulaire affectif montre comment Zamenhof cherche à susciter dès l'origine un idéal élevé autour de sa langue, celle-ci devant servir à «éveiller le bon génie de l'humanité», c'est-à-dire à mobiliser toutes les énergies en faveur d'un monde meilleur, au prix de l'effort et du sacrifice.

On voit ainsi que la langue internationale doit jouer un rôle régénérateur et qu'elle est indissociable d'un humanisme presque mystique, qui ira en s'affirmant jusqu'à la mort de l'auteur. Il faut souligner ce fait car, malgré les efforts accomplis dès le vivant de Zamenhof, pour présenter l'espéranto comme une langue indépendante de toute idéologie, il a condensé en son nom même (espéranto signifie: celui qui espère) assez d'implications idéologiques pour entretenir un enthousiasme idéaliste génération après génération. Cela explique peut-être le fait que l'hostilité de ses adversaires est, le plus souvent, aussi irraisonnée que l'affection de ses partisans.

Appauvri par la publication de ses brochures et par des malheurs familiaux, Zamenhof transfère sa pratique d'ophtalmologiste dans plusieurs villes successives pour se fixer définitivement à Varsovie au milieu d'un quartier populaire, en 1898. Cette période de pauvreté est celle des écrits les plus importants pour l'avenir de la langue. En 1894, paraît le Dictionnaire universel (Universala Vortaro) avec traduction des mots espéranto en cinq langues, puis le Recueil d'exercices (Eksercaro), et enfin, en 1903, grâce à un contrat avec la maison d'édition Hachette, la Fundamenta Krestomatio, anthologie réunissant, outre les exercices précédents, des articles, des poèmes et des morceaux de prose, originaux ou traduits. Elle est suivie, en 1905, par le célèbre Fundamento de Esperanto (Fondations de l'espéranto), composé d'un exposé grammatical en seize règles, du recueil d'exercices et du lexique de 1894.

Dix-huit ans après la première brochure, cet ouvrage fixe le canon de la langue. Quand il paraît, le mouvement espérantiste s'étend déjà sur toute l'Europe et la consécration est immédiate.

Premier congrès universel

Le 5 août 1905, à Boulogne-sur-Mer en France, s'ouvre le premier Congrès universel au milieu de l'allégresse de 668 participants venus de 20 pays. Quelques jours auparavant, Zamenhof a reçu la Légion d'honneur des mains du ministre de l'Instruction publique de la France.

Le Congrès de Boulogne inaugure dans l'espérantisme la tradition des congrès universels: à Genève en 1906, Cambridge en 1907, Dresde en 1908, Barcelone en 1909, Washington en 1910, Anvers en 1911, Cracovie en 1912, Berne en 1913... (Tel-Aviv en Israël, en l'an 2000.) Au Congrès de 1914, prévu à Paris, 3 739 participants avaient donné leur adhésion mais ne purent se réunir en raison du début de la Première Guerre mondiale. La chaîne renouée en 1920 fut à nouveau interrompue en 1940 (Seconde Guerre mondiale), puis reconstituée en 1947.

Zamenhof ne vit pas la fin de la guerre. Usé par le travail et le cœur brisé par les événements, il mourut le 14 avril 1917, après avoir jeté ses dernières notes sur le papier: «J'ai senti que, peut-être, la mort n'est pas la disparition... qu'il existe certaines lois dans la nature... que quelque chose me conserve pour un but élevé.»

L'idéal de Zamenhof

Ce but élevé, c'est la réconciliation entre les hommes. Cette idée constante qui traverse l'œuvre de Zamenhof part d'une vision égalitaire de l'humanité. «Depuis la plus haute Antiquité, dit-il dans son discours au Congrès de Boulogne-sur-Mer, la «famille humaine» s'est divisée et ses membres ont cessé de se comprendre. Des frères créés selon un unique modèle, des frères ayant chacun le même corps, le même esprit, les mêmes facultés, les mêmes idéaux, les mêmes concepts, la même divinité au fond du cœur - ces frères sont devenus étrangers les uns aux autres et ils s'opposent en groupes rivaux. Prophètes et poètes ont rêvé du temps ou se reconstituerait l'unité; mais ce n'était qu'un rêve auquel personne ne croyait. Or, grâce à la langue internationale, pour la première fois dans l'Histoire, ce rêve commence à se réaliser. Des hommes de divers pays se comprennent et se parlent en frères. Ce ne sont plus des Français qui parlent à des Anglais ni des Russes à des Polonais, mais des hommes qui parlent à des hommes.»

Or cette fraternisation ne peut être ressentie profondément dans les cœurs que si elle élimine effectivement certaines inégalités entre les peuples et entre les classes. L'usage d'une langue artificielle dans les relations internationales a l'avantage de ne pas froisser les nationalismes, de ne pas humilier certains peuples devant d'autres et de reconnaître l'égalité de toutes les langues naturelles.

Dans une assemblée d'espérantistes, dit Zamenhof, «Il n'existe pas de nations fortes ni de nations faibles, des privilégiés et des non-privilégiés; personne n'est humilié, personne ne se sent gêné; nous nous tenons tous sur un fondement neutre, nous sommes tous pleinement égaux en droits; nous nous sentons membres d'une seule nation, membres d'une seule famille».

Pour la démocratie

Zamenhof est peut-être le premier à avoir compris que l'emploi d'une telle langue commune internationale impliquait la démocratisation de la culture et de la communication. Dès 1900, son article «Essence et avenir de l'idée de la langue internationale» dégage nettement le rapport entre l'espéranto et la démocratie. «Toute langue vivante et, à plus forte raison, morte, est tellement hérissée de difficultés qu'une étude tant soit peu approfondie n'est possible qu'à ceux qui possèdent beaucoup de temps et de gros moyens financiers.» Si une telle langue était adoptée dans les échanges entre les nations, «nous n'aurions donc pas de langue internationale au vrai sens du mot, mais seulement une langue internationale pour les plus hautes classes de la société... (L'avenir lui a donné raison, puisque l'anglais tient présentement ce rôle.)
Tandis que dans le cas d'une langue artificielle, tout le monde à la fois pourrait la posséder très bien au bout de quelques mois, toutes les classes de la société humaine, non pas seulement les intellectuels et les riches, mais même les plus pauvres et les plus ignorants des campagnards». Alors que seules les «classes choisies» peuvent s'approprier les langues naturelles, la langue internationale construite appartient aux masses par essence.

Cette déclaration contient donc une critique clairvoyante de la culture d'élite fondée sur la richesse, et souligne justement que, par leur nature même, les langues naturelles en interdisent l'accès au plus grand nombre. Seule une langue accessible aux pauvres et aux ignorants peut servir à la démocratisation du savoir et de la communication. Le but d'une langue internationale construite est donc de permettre aux masses de communiquer entre elles sans passer par les élites: en somme, de leur donner le moyen de s'affranchir, au moins sur le plan du langage, de leur dépendance vis-à-vis des privilégiés.

Pour que cette langue soit d'une acquisition et d'un maniement plus faciles que les langues naturelles tout en garantissant autant sinon plus d'expressivité, Zamenhof favorise une construction parfaitement logique et régulière selon le vœu des philosophes linguistes et recherche, dans la prononciation et le lexique, l'internationalité maximale tout en évitant la tentation de l'imitation des langues naturelles, qui ramène à l'irrégularité et à l'arbitraire. Il ménagea cependant à l'espéranto la possibilité d'une élaboration collective en accord avec son tempérament démocratique.

L'évolution d'un mouvement

Les résultats qui viennent d'être décrits auraient été impossibles sans un public et sans un certain nombre d'organisations capables d'assurer la continuité du mouvement espérantiste.

On est réduit aux hypothèses, quand il s'agit d'évaluer le nombre de locuteurs de l'espéranto, la movado (le mouvement). En 1960, une tentative de recensement donnait une fourchette de trois à cinq cent mille alors qu'une autre étude allait de quelques centaines de milliers jusqu'à quinze millions.
En 1966, une proposition en faveur de l'espéranto déposée par l'Association universelle d'Espéranto sur le bureau de l'O.N.U. recueillit 920 954 signatures individuelles outre celles de 3 843 organisations représentant un total supérieur à 71 millions d'adhérents. Si l'on admet qu'un dixième des 72 millions intéressés, directement ou indirectement, par cette pétition peut être espérantiste, le chiffre de 7 millions serait dépassé; si l'on ne retient que le vingtième, il resterait supérieur a 3,5 millions, et le quarantième approcherait de deux millions.

II semble invraisemblable que, dans ce vaste mouvement en faveur de l'espéranto, seule une proportion aussi faible (2,5 %) des personnes impliquées soit capable d'utiliser la langue.

Cependant il serait ridicule de s'en tenir aux chiffres pour mesurer l'influence et les progrès du mouvement. Les œuvres de Mao Tse-toung sont tirées en espéranto à des dizaines de milliers d'exemplaires, mais la Ligue chinoise pour l'espéranto n'annonce que cinq cents adhérents. Exemple plus courant, les éditions de certains manuels et dictionnaires à l'usage des Polonais s'épuisent rapidement malgré un tirage moyen de 20 000 exemplaires, alors que l'Association polonaises pour l'Espéranto, une des plus fortes du monde, ne dépassait pas 4 400 membres en 1971. La meilleure façon d'apprécier la portée de l'espéranto et de l'espérantisme consiste à étudier sa dynamique sous le double aspect de l'organisation et des activités.

L'organisation

Dès l'origine les espérantistes se groupèrent, tant dans un but de propagande que pour pratiquer la langue entre eux, en associations locales (la plus ancienne, celle de Nuremberg, remonte à 1888) qui bientôt formèrent des associations nationales.
Si les associations nationales jouent un rôle essentiel dans la propagande et l'enseignement, les associations internationales permettent soit d'agir auprès des organismes mondiaux comme l'O.N.U. et l'Unesco, soit de grouper les espérantistes autour de centres d'intérêt particuliers, idéologiques, professionnels, etc.

La plus importante des organisations internationales, Universala Esperanto Asocio (U.E.A.), a son siège à Rotterdam. Son but est de faciliter les échanges entre les peuples et de créer un lien de solidarité entre ses membres. Elle se déclare neutre sur les plans religieux et politique.

Les activités

Les activités espérantistes sont essentiellement de contact et d'échange. La correspondance est la plus ancienne. II existe plusieurs organismes chargés de mettre les espérantistes en rapport entre eux.

Avec le Congrès de Boulogne s'est instituée la tradition des congrès internationaux organisés chaque année dans un pays différent par les principales associations. Les congrès de l'U.E.A. revêtent une importance particulière car ils s'accompagnent d'une activité culturelle et artistique intense: conférences, cercles d'études, excursions, congrès d'enfants, représentations artistiques où brillent des solistes et des troupes de professionnels.

La presse et la radio ont totalisé un bilan remarquable. Chaque association, en général, possède son organe d'information. Certaines éditent plusieurs journaux ou revues. Beaucoup atteignent un public vraiment international grâce à leur régularité, à la qualité de l'information, à leur contenu scientifique ou littéraire, et à la beauté de la présentation.

Rapidité d'apprentissage

Ces différentes manifestations s'adressent à des individus déjà intégrés en grande partie à la communauté espérantophone. C'est par l'enseignement que celle-ci s'élargit naturellement puisque, quel que soit le moyen utilisé pour toucher l'opinion, on ne devient espérantiste qu'en apprenant l'espéranto. Les espérantistes ont donc de tout temps attaché beaucoup d'importance à l'enseignement de leur langue et il faut leur reconnaître le mérite d'avoir su tirer profit d'un terrain infiniment varié ouvert à leurs expériences pédagogiques. Ce terrain, qui fournit une coupe de milieux sociaux assez divers, s'étend de l'âge préscolaire à celui des conversions tardives. L'enseignement qui s'y applique peut s'insérer dans un cadre pédagogique existant (deuxième langue vivante dans certains établissements) ou se développer au gré d'initiatives individuelles dans des cours du soir ou en activités dirigées. Enfin, l'étude de l'espéranto restant facultative dans tous les cas, elle se trouve généralement motivée, chez ses adeptes, par une curiosité ou un idéal sensiblement au-dessus de la moyenne.

Il existe environ 2 100 manuels publics dans une cinquantaine de langues. Une douzaine sont actuellement utilisables par le public français et autant par les Anglais. Il existe en outre une soixantaine de livres pour enfants actuellement disponibles. La pédagogie fait l'objet d'ouvrages spécialisés et, dans la théorie comme dans la pratique, elle distance parfois de quelques décennies celle des autres langues.

Quelle que soit la pédagogie employée, l'espéranto reste la langue la plus facilement accessible à l'étudiant moyen. Une expérience sérieuse faite en Angleterre chez des élèves de onze à quinze ans repartis en bons (A), moyens (B) et faibles (C), et ayant suivi pendant une année scolaire cinq cours hebdomadaires de français pour le groupe A et cinq cours hebdomadaires d'espéranto pour le groupe B, a permis de constater après examen écrit (traduction d'un texte anglais en français et en espéranto) qu'une année d'espéranto dans le groupe B équivalait au moins à trois années de français dans le groupe A.

D'autres expériences amènent à conclure qu'un élève anglais peut apprendre autant d'espéranto en six mois que de français en quatre ans. Ces conclusions ont été confirmées, avec des nuances, dans d'autres pays. L'auteur de ces lignes a pu constater que des étudiants japonais qui éprouvaient les plus grandes difficultés à parler français après huit ans d'étude s'exprimaient couramment en espéranto au bout de deux à trois ans. Outre les cours organisés par les différentes associations espérantistes, l'espéranto est enseigné officiellement dans une trentaine de pays et 26 universités. La formation des maîtres, assurée et sanctionnée par les associations nationales selon des normes internationales, s'effectue tantôt sous le contrôle de l'État, tantôt indépendamment de lui. Le but des associations espérantistes étant de faire admettre l'espéranto parmi les langues officielles et d'obtenir pour lui, dans l'enseignement public, le même statut que celles-ci, leur rôle diminuerait considérablement le jour ou l'État assumerait la formation des maîtres.

L'espérantisme et le public

Le but de l'espérantisme, répandre l'usage de l'espéranto dans les échanges internationaux, inspire des comportements variables dans un milieu fortement marqué par l'individualisme. Ces comportements varient également selon les pays, selon le statut reconnu à l'espéranto par les gouvernements, la politique linguistique de ceux-ci, mais aussi la motivation ultime des espérantistes: suivant qu'ils insistent sur «l'idée interne» ou l'aspect linguistique, leur action prend un caractère plus philosophique on plus scientifique, les possibilités de nuances et d'équilibre n'étant pas exclues.

Malgré de généreux mécènes, le soutien de quelques firmes industrielles et, dans certains pays, celui de l'État, l'espérantisme ne dispose pas des moyens financiers nécessaires pour engager des campagnes publicitaires. Même s'il les avait, sa mentalité le disposerait à utiliser d'autres méthodes d'expansion. Fait paradoxal, ce mouvement en faveur d'une langue universelle n'ambitionne pas réellement de devenir un mouvement de masse. Ses luttes presque centenaires contre l'indifférence ou contre des oppositions qui, la plupart, tiennent à l'irrationnel ou à l'ignorance, mais aussi les résultats acquis dans le monde entier grâce à ses seules forces, lui ont donné une lucidité un peu désabusée et le sentiment de ses propres mérites. Il a conscience de former une communauté originale, dotée d'une histoire et d'une culture, qui exprime sa solidarité autour d'un drapeau, d'un hymne, de symboles, de rassemblements et de manifestations traditionnelles. C'est aussi une communauté d'élite, ne serait-ce que par son bilinguisme qui la distingue de la plupart des non-espérantistes, mais aussi par sa volonté de compréhension et son habitude du dialogue et de l'échange avec l'étranger. Toutefois, si sa tradition lui lègue des valeurs qui mettent en valeur le désintéressement et le courage, elle la porte parfois à un repliement et, en tout cas, favorise l'initiative individuelle, un peu anarchique, au détriment de l'action planifiée à une vaste échelle.

Ceci explique que l'influence de l'espérantisme, à la base, reste limitée au rayonnement des groupes et de quelques personnalités sur les communautés et les institutions locales. Elle n'est d'ailleurs pas négligeable puisque l'enseignement, la propagande et le renouvellement des forces vives s'effectuent à ce niveau. Il faut reconnaître aussi qu'une seule personnalité peut avoir plus de poids qu'un groupe entier lorsqu'elle préside une république on dirige un ministère. Toutefois, lorsque l'action est coordonnée largement, les résultats prouvent qu'elle arrive à sensibiliser un assez grand public. C'est grâce à des entreprises concertées mobilisant plusieurs tendances d'opinion que l'espérantisme réussit à se faire entendre des instances officielles et à influer sur des organismes de décision: en 1954, l'Unesco dut prendre conscience de son existence et de sa portée devant une pétition en faveur de l'espéranto signée par 492 organisations représentant 15 454 780 membres et par 895 432 signataires individuels (dont 1 607 linguistes).

Il semble que la pénétration de la langue dans les organismes nationaux et internationaux doive s'opérer de cette façon-là, et avec ses moyens d'information interne et son réseau de délégués, l'espérantisme parait en mesure de s'organiser efficacement. Il le devra, car il lui reste de gros obstacles à vaincre. L'inertie du public ne s'est pas encore émue des problèmes posés par la multiplicité des langues, ni du gaspillage d'énergie, de temps et d'argent qu'elle entraîne. Le faible rendement de l'enseignement des langues vivantes malgré un appareillage coûteux fera peut-être souhaiter aux élèves et aux maîtres, comme à Leibniz et à Comenius, l'existence d'une langue universelle, rationnelle et facile: pour l'instant, la plupart d'entre eux sont considérablement en retard sur les linguistes du XVIIe siècle.

À l'échelon politique, les grandes puissances du jour (Comme les États-Unis) s'obstinent à pratiquer une hégémonie linguistique que le temps déjoue. À l'échelon social, les classes dirigeantes craignent qu'une langue commune puisse unir les classes dirigées. Alors que jamais langue internationale n'a été plus nécessaire, bien peu sont disposés à recourir à la seule qui, depuis des décennies, apporte la preuve de son fonctionnement. C'est que l'obstacle le plus profond est d'ordre psychologique et ne peut être surmonté par les seuls arguments de la raison. Même l'objection d'artificialité n'effleure pas la véritable cause: il est peu d'éléments, en espéranto, qui ne proviennent des langues naturelles et peu de langues naturelles qui ne s'élaborent à l'aide de moyens artificiels. (Qu'on pense à toutes les règles de grammaire arbitraires du français.) En réalité, celui qui étudie, même très imparfaitement, une langue vivante, s'identifie plus ou moins consciemment au peuple qui la parle. Or cette identification, dans laquelle E. Sapir voit le ressort principal, bien qu'illusoire, de l'acquisition des langues, est pratiquement impossible avec les langues construites.

Toute motivation psychologique n'est cependant pas exclue. Sans revenir sur ce qui a été dit de « L'idée interne «, il suffit de constater en fait que les arguments qui poussent les espérantistes à apprendre l'espéranto ne sont pas plus rationnels que ceux qui poussent les non-esperantistes à préférer les antres langues vivantes. L'espéranto ne se laissera jamais réduire à un simple véhicule d'échanges. Bien qu'il convienne à tous les types d'expression, il est indissolublement lié à un certain idéal de communication. II symbolise la négation de toutes les divisions et de toutes les incompréhensions ; il matérialise l'aspiration a l'universalit6 et a la réconciliation. Cette caractéristique, qui le distingue des langues naturelles, signes de la division, et des autres langues construites, vouées à leur tour a la multiplication par manque de ce facteur unifiant qu'est «l'idée interne», témoigne d'une vocation spécifique et explique sa continuité. Même si un jour un accord de tons les gouvernements adopte, pour les échanges internationaux, une interlangue autre que l'espéranto, celui-ci subsistera aussi long-temps que l'humanité rêvera de fraternité et de paix.

Dès à présent, toutefois, il est la langue d'une communauté. Ce phénomène mérite d'être mis en relief parce qu'il permet ce processus d'identification dont parle Sapir, et parce qu'il est irréversible : il existe une culture espérantiste qu'on peut ignorer mais non pas nier, et qui est désormais indépendante des destinées de la langue elle-même. Même si l'esperanto ne devait pas jouer le rôle auquel il aspire, même si le mouvement devait disparaître un jour, il aurait assez vécu pour constituer une culture autonome digne d'une étude particulière. Cette dernière supposition est du reste purement gratuite et, pour l'instant, incompatible avec les faits qui viennent d'être décrits.

«Toute discussion théorique est vaine, l'espéranto a fonctionné», constatait A. Meillet en 1928. Par centaines de milliers les espérantistes en ont apporté la preuve. Élèves anonymes des cours du soir et savants auréoles de gloire, ils ont été tous ensemble les animateurs désintéressés d'un mouvement qui, en quatre ou cinq générations, a constitué sur les cinq continents une diaspora de toutes langues et de toutes races. An contraire des langues construites qui ont vu le jour avant et après lui, l'espéranto est sorti du milieu intellectuel et social ou il est ne pour s'implanter dans les couches modestes de la société, et c'est le soutien des classes populaires qui lui a assure la survie.

Cette implantation a été possible parce que l'espéranto est à la fois une langue et un message. être à cause de son nom même - un nom qu'il n'avait pas à l'origine mais qu'il prit rapidement - il s'associe aux espoirs conscients et inconscients de l'humanité. Sa double nature est sa chance et son désavantage : sa chance, parce qu'elle implique une vocation que ne peuvent revendiquer ni les langues naturelles, liées à l'hégémonie de certains peuples et à l'expression des nationalismes, ni les langues construites, incapables de s'imposer par leurs seuls mérites linguistiques sans le secours de «l'idée interne»; son désavantage, parce que l'aspect idéologique qui le rend attrayant aux uns le rend suspect a d'autres, et parce que les jugements portes sur lui confondent facilement les critères linguistique et idéologique.

Que l'espéranto fonctionne, il suffit de regarder pour s'en convaincre. Qu'on mesure, par l'expérience de l'enseignement, quels avantages de rendement et d'économie il présente par rapport aux langues naturelles: On ne peut que souhaiter de le voir introduit dans les écoles où des maîtres sont disponibles, et se féliciter des essais actuellement en cours dans divers pays. Qu'on compare la facilite et la précision des échanges dans les congrès internationaux selon que la langue de travail est un idiome national ou l'espéranto s'étonne qu'un moyen si simple et si rationnel reste négligé par tant d'utilisateurs en puissance. Celui qui feuillette sa littérature ne parvient pas à comprendre qu'on ait prétendu l'espéranto incapable d'exprimer la beauté, et encore moins qu'on nie son apport et son potentiel culturels. Pourtant, bien que ces objections ne se fondent sur aucune preuve, le préjugé demeure.

C'est là un état de fait. Il montre qu'il ne suffit pas que l'espéranto fonctionne pour qu'il se répande. Son développement est lié à trop de facteurs psychologiques, sociaux, politiques, etc., pour ne pas être perpétuellement freiné et pour pouvoir progresser régulièrement dans tons les pays. Progressera-t-il? Si on parcourt son histoire, on constate que sa vitalité n'a été atteinte ni par la mort de son inventeur, ni par les guerres qui resserrent les rangs de ses partisans. Même dans les pays ou il fat interdit pendant plusieurs années, il a regagne les positions perdues. Cela signifie que, dans les circonstances actuelles, il représente une force idéologique suffisamment originale et indépendante pour continuer son existence autonome, avec des hauts et des bas, pour une durée indéfinie.

Aujourd'hui, de nombreux indices témoignent d'une vitalité accrue. Au sein de l'espérantisme, l'activité littéraire et artistique, le travail de traduction, la réflexion pédagogique, le renouvellement de la presse, la multiplication d'associations spécialisées attestent un dynamisme d'autant plus remarquable que la courbe des effectifs recevables ne s'élève que lentement. Fait significatif et prometteur, l'espéranto n'apparaît plus comme une initiative distinctement européenne: la présence d'associations actives au Japon, au Vietnam, en Corée, en Chine, aux Indes, au Brésil, l'apparition de groupes au Moyen-Orient, à Madagascar, au Congo, élargissent considérablement les perspectives d'action.

Le rêve

C'est donc un rêve sérieux d'imaginer qu'un jour chaque homme puisse apprendre l'espéranto à côté de sa langue maternelle. II faudrait, pour qu'il se réalise, que les espérantistes renforcent la coordination et la discipline de leurs efforts; qu'ils informent plus largement le public et utilisent les techniques modernes de publicité. Mais ceci ne dépend pas d'eux seuls. La publicité est chère pour un mouvement essentiellement populaire, et l'accès à des services publics d'information leur est souvent interdit. Leurs efforts restent confinés à une faible audience, là où les États se montrent indifférents ou hostiles à leur aboutissement.

II faudrait donc, pour que leur idéal achève de se matérialiser, que les grandes puissances renoncent au leur, celui d'imposer leur langue, pour examiner la question linguistique dans un esprit objectif et désintéressé. Malgré l'attitude encourageante de certains dirigeants, il semble qu'une approche raisonnable et responsable de ce problème doive rester encore longtemps un rêve; mais aujourd'hui il est possible d'espérer, et nul n'aime ce mot plus que les espérantistes.