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Le français, une langue artificielle

Qu'est-ce que le «français»? La langue littéraire? Le parler parisien? La langue des médias français? La langue des médias québécois? Le Marseillais parle-t-il français? Le Montréalais parle-t-il français?

Si nous nous posons ces questions franchement, nous comprenons que la réponse ne peut pas être tranchée au couteau. Par exemple, la plupart des Québécois parlent le joual (déformation du mot «cheval»), dans la vie quotidienne.

Quéssé qu'tsu faisais? Tsu t'étais-tsu perdzu s'a route?

(Que faisais-tu? T'étais-tu perdu en chemin?)

Cette phrase est parfaitement compréhensible, pour deux Québécois qui dialoguent. Mais un Français ou un Belge n'y comprennent rien. À l'inverse, le jeune Parisien d'aujourd'hui dira volontiers, en verlanl'envers):

J'ai dégoté ces pompes d'enfer pour que les meufs flashent sur moi.

(J'ai acheté ces souliers extraordinaires pour que les femmes me remarquent.)

Les jeunes Français profitent d'une immersion totale dans une univers francophone plus ou moins homogène, mais les Québécois doivent d'abord apprendre à lire le français standard (qu'il n'ont souvent jamais parlé), puis à écrire dans une langue dont les structures lui sont étrangères. (Pis à écrire dans une langue qui a des structures qui sont étrangères pour lui, en québécois. Québécois, soyez honnêtes: vous n'auriez jamais prononcé la première version, dans une conversation courante!) Les communicateurs du Québec (journalistes, relationnistes, politiciens) doivent ensuite apprendre ce qui est appelé le français standard nord-américain.

Le ministre québécois des Finances nous a livré ses impressions, à la veille de la course à la chefferie.

Cependant, ce français standard nord-américain est bien embêtant, puisqu'il est truffé de mots et d'expressions qui ne sont utilisés qu'en Amérique du Nord. Les traducteurs québécois qui désirent offrir à leurs clients anglophones de traduire des ouvrages pouvant être utilisés dans toute la francophonie (Europe, Amérique, Afrique) doivent d'abord suivre des cours de français normatif international, c'est-à-dire qu'ils doivent se limiter strictement au vocabulaire recensé par le Robert (par exemple) et aux normes grammaticales délimitées par la grammaire de Grevisse (par exemple).

  En français normatif international:

Le ministre des Finances du Québec nous a fait part de ses impressions, à la veille du congrès qui se tiendra en vue de l'élection du chef du parti.

Gérard Dagenais disait, dans l'avant propos de son Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada: «Il faut qu'un groupement humain soit très fort, moralement, politiquement, économiquement et culturellement, pour conserver le génie de sa langue, pour garder sa culture pendant qu'il s'adapte de siècle en siècle aux exigences nouvelles. (...) Un groupement faible et soumis à d'incessantes pressions extérieures est assimilé à plus ou moins longue échéance par ses voisins. À moins, s'il constitue une branche d'un groupe humain puissant parlant une grande langue de culture, de rester délibérément tributaire de celle-ci. Les structures culturelles ont besoin d'être étayées. Des appuis artificiels s'imposent. (...) Ce qui justifie le rôle actif que l'État du Québec doit jouer pour la protection du français au Canada. (...) L'entreprise de désanglicisation se heurte à bien des obstacles. Notons en premier lieu la pauvreté du vocabulaire, l'ignorance des mots français à employer au lieu des mots anglais entendus tous les jours. Beaucoup de Canadiens, d'autre part, ne comprennent pas qu'ils ne sont pas aussi libres d'adopter des termes anglais que le sont les usagers du français international. Le français se désintégrerait rapidement si les usagers de chacune des régions de la francité pouvaient modifier le vocabulaire et les modes d'expression fondamentaux à leur guise. Chaque infraction à la loi générale est une faute de français. Pour que tous puissent se comprendre, tous doivent s'exprimer de la même façon».

Les Québécois sont souvent fiers de parler leur variété de «français», mais c'est oublier la définition même d'une «langue», qui doit être un outil de communication, d'abord et avant tout. C'est pourquoi les Québécois qui désirent être connus à l'extérieur de la province doivent souvent apprendre artificiellement à se mettre au diapason de la francophonie.

Cela dit, la langue française est elle-même artificielle. D'abord, par son orthographe. Prenez le mot doigt. Jusqu'au XVIe siècle, ce mot s'écrivait doi. Puis, les clercs qui copiaient les textes ont décidé d'aligner le mot sur son parent latin, digitum, ce qui a donné doigt. (Les mauvaises langues ont suggéré qu'étant payés à ligne, les copistes avaient intérêt à allonger les mots!) De plus, pour des raisons esthétiques et mercantiles, les copistes ont souvent doublé des consonnes, puisque les longs traits des f, des s, des t et des p donnaient du cachet aux manuscrits. Ou le mot huile: il s'écrivait uile, mais les copistes y ont ajouté un h pour le différencier du mot «ville», qui s'écrivait alors uile,
avant l'introduction de la lettre v. Ou le s de temps, qui ne sert qu'à rappeler tempus... la liste de caprices inutiles est longue!

Et ce n'est qu'au XVIIe sièce que l'Académie française a fixé le véritable usage du français, soit celui «qui distingue les gens de lettres d'avec les ignorants et les simples femmes». Eh oui! L'Académie l'a écrit noir sur blanc... Ce standard édicté par l'Académie a ensuite été utilisé pour l'enseignement du français dans toute la France. Malgré tout, à l'époque de la Révolution, le français n'était vraiment parlé que par 10% des Français. On pense qu'environ 25% des Français ne le connaissaient pas du tout. Ils parlaient surtout leur langue locale: basque, corse, gascon, etc. Dans les années 1790, «en vue de mieux faire connaître la langue française à tous les petits Français, il avait pourtant été décidé de mettre dans chaque école un maître pour l'enseigner, mais on n'avait pas pu trouver assez d'enseignants connaissant suffisamment la français. On crée alors les écoles normales d'instituteurs, destinées à apprendre le français à ces derniers.» (L'Aventure des langues en Occident, H. Walter).

Bref, avant de faire une moue de dédain devant l'espéranto en s'exclamant «Une langue artificielle ne peut pas exister!», il faut d'abord faire un tour dans son propre jardin. À bien des égards, le français international est beaucoup plus artificiel que l'espéranto: sa version écrite n'est plus le reflet de la langue vivante d'aujourd'hui, son orthographe est bourrée de difficultés inutiles et le standard international des médias n'est utilisé oralement par presque personne, dans la vie courante. Si vous pouvez comprendre ce texte, c'est qu'on vous a appris artificiellement, à l'école, à lire le français écrit. Tentez seulement de relire cette page à voix haute: vous verrez bien qu'il ne s'agit pas de la langue avec laquelle vous êtes intime, jour après jour!